Pierrot Labat, "Si tu as une pierre, tu n’en feras jamais un diamant..."
le dimanche 9 janvier 2011 par Loic

 La confiance, les appuis, la confiance, les appuis. Entre confiance et appuis, métaphore et comparaison, celui qui est au club depuis 58 ans nous parle du Barça, de l’Ajax, de Cruyff, d’Ante Mladinic, sa méthode de travail en soit. Mais aussi bien sur, de son club chéri, les Girondins de Bordeaux.
Par Loïc de Girondins Analyse.
 
 

Quel est votre rôle aujourd’hui aux Girondins de Bordeaux ?
Pierrot Labat : Ah ! Mon rôle. Et bien je suis toujours avec Patrick Battiston et Marius Tresor à la CFA2. Mais désormais je me spécialise dans le travail individualisé des appuis. Non seulement je ne fais plus d’entrainement collectif, mais que de l’individualisé. Soit Battiston m’envoie des joueurs, soit c’est eux qui me demandent.
 
Vos entrainements sont essentiellement basés sur la technique avec ballon ?
Oui ! Je ne fais pas de physique. Même si je dis qu’en faisant de la technique, tu travailles le physique.
 
Votre méthode de travail, elle vient de Yougoslavie...
J’ai tout appris avec un homme, Ante Mladinic, qui est décédé désormais. J’ai travaillé tous les jours pendant 3 ans avec lui. Alors sa méthode est simple : perfectionner le talent du joueur. Bon, d’abord il faut que le joueur soit talentueux sinon ce n’est pas la peine. Si tu as une pierre, tu n’en feras jamais un diamant...
 
Comment fait-on pour dénicher un diamant ?
Le regard. L’observation. Ensuite le joueur tu peux le faire progresser ou stagner. Quand tu es bon en mathématiques en troisième et que tu ne travailles plus, en seconde tu seras perdu. La méthode est basée sur le travail, la répétition des gammes.
 
Il y a plusieurs manières de travailler ?
Oui, il y a la manière individualisé qui part du geste, puis qui va du geste à l’enchainement et de l’enchainement à l’action. Et tu en as d’autres qui font l’enchainement sans apprendre le geste de base correctement.
Et puis tu as la méthode telle que moi je préconise, telle qu’on me l’a apprise, c’est de comparer ça avec une dictée. Si tu fais une dictée à un élève, mais que tu ne lui corriges pas ses fautes, ça ne sert à rien ! Et bien là c’est pareil. Si tu fais travailler à un joueur un geste, mais que tu ne le rectifies pas, ça ne sert à rien.
Quand je regarde des matches de ligue 1 et que je vois autant de contrôles manqués, je ne me dis pas que le joueur est mauvais, je me dis qu’il n’a pas travaillé assez les gammes.
 
Et aux jours d’aujourd’hui, c’est principalement le physique que les joueurs travaillent.
Je dis souvent qu’un violoniste ne travaille pas sans violon. On a voulu remplacer la technique par le physique. Et pas seulement à Bordeaux.
 
D’accord, mais sans physique dans le football actuel...
Bien sûr sans physique tu auras du mal à jouer, mais sans technique tu ne pourras pas du tout jouer !
Ensuite vient un point très important que j’ai travaillé durant ma carrière, le mental. L’aspect psychologique pour un footballeur.
 
Et qu’avez vous appris ?
Pendant longtemps je me suis demandé ce qu’avait de plus ce Yougoslave (Ante Mladinic) par rapport aux autres. C’était son approche psychologique. Il mettait en confiance le joueur. Alors ce qui me parait évident aujourd’hui, ne l’est pas forcement pour tous les entraineurs. (un brin énervé) Un joueur ne peut exprimer tout son talent si il n’est pas en pleine confiance ! Je vais te prendre un exemple qui te parlera peut être plus : Yoann Gourcuff. Ce gamin qui est pétri de talent comme c’est pas permis, mais sur qui tout le monde tombe en ce moment. Désormais on regarde ce qu’il ne fait pas au lieu de regarder ce qu’il fait, du coup il est affaibli psychologiquement et n’exprime pas tout son talent.
 
D’autres problèmes dans la formation française ?
Oui, aujourd’hui encore on te parle des appuis. Ces mêmes appuis qui sont sans ballon ! Je vais encore me répéter, mais t’as déjà vu un tennisman travailler son service sans balle ?
Et des fois tu vois des cerceaux, des haies... Tu ne vois jamais ça sur un terrain de football. Quelques fois je mets des piquets qui peuvent remplacer des joueurs, mais rien de plus.
 
Quels rôles jouent les appuis dans un match ?
TOUT ! Avant un contrôle, une passe, après avoir réalisé le geste. Pour effacer un défenseur aussi les appuis sont importants. Regarde Gourcuff avant de tirer les coups-francs. Et le premier à avoir fait ça c’est Ziani, avec moi. Pour travailler ces appuis les butes des terres et les escaliers aide beaucoup.
 
Donc travailler les appuis avec l’aide des cerceaux ne sert pas à grand chose puisque l’ont ne les retrouve pas en match...
Le cerveau à besoin de 7 secondes pour mémoriser une action. Si t’apprends à un joueur un geste que tu ne retrouveras jamais en match, comment veux tu qu’il réussisse ces fameux appuis ?
 
Et individuellement, comment peut-on travailler ?
Le mur ! Quand tu joues avec un partenaire, tu peux l’engueuler parce qu’il t’a fait une passe pourrie, mais le mur lui il te renvoie le ballon comme tu lui a envoyé. Il te corrige tout seul. Et tu as des joueurs comme Bergkamp qui même à 35 ans faisait encore l’exercice du mur. Et maintenant il montre cette façon de faire aux joueurs du centre de formation de l’Ajax.
 
Donc là, très bonne technique pour travailler ses appuis seul.
A mon époque on jouait au football dans la rue, c’était dans un espace réduit. Quand tu vois les Brésiliens jouer sur la plage, c’est dans un espace réduit et c’est là que tu apprends le mieux tes appuis par rapport au ballon. Mais t’as toujours un ballon.
 
Les appuis sont donc essentiels pour être un excellent footballeur.
Pas seulement. Tu as 3 éléments pour être un bon footballeur, déjà tu dois avoir le talent gestuel, être souple, avoir une certaine aisance. Ensuite la vision de jeu. Mais tu as deux visions de jeu, celle pour voir le jeu et celle pour voir et réaliser le geste. C’est comme quand tu lis un bouquin et que tu dis que c’est bien, c’est une chose, mais faire une dissertation dessus ça en est une autre. Et puis tu as le talent créatif, ça rentre dans la vision du jeu mais pas totalement, ce talent là ça permet d’être l’exception. Style Zizou, style Gourcuff...
 
 
Mais ce talent créatif ça ne se travaille pas !
Comment ca ne se travaille pas ?! Bien sûr que ça se travaille. Mais pour pouvoir le travailler il faut que toute ta technique de base soit bonne. Parce que le gars si il a le talent créatif, mais qu’est ce qui l’empêche de le travailler ? Comment il s’appelait ce peintre Hollandais...
 
Van Gogh ?
Oui ! 3 ans avant de mourir il allait prendre des cours de peinture. Pourquoi ? Et bien parce qu’il travaillait les fondamentaux et ce malgré son talent. Voilà pourquoi le talent ne suffit pas. Parce que c’est facile de dire qu’un joueur est mauvais, mais si c’était l’entraineur ou le formateur qui n’est pas bon ?
 
On en revient à l’importance de l’observation...
Tu ne peux pas te permettre de prendre un joueur sur recommandation. Il faut que tu le vois jouer, que tu repères son talent et que tu saches où tu vas le faire progresser pour rendre son talent mature.
Et ce qu’il y a de malheureux c’est qu’au football les gars refusent de travailler les bases. Sauf à Barcelone où il y a toujours les fondamentaux.
 
Pourquoi Barcelone le fait et pas les autres ?
(Petite pause) Je me dis qu’ils sont trop gâtés par la nature et ils pensent que tout est facile.
Mais si le joueur loupe un contrôle en mach c’est parce que l’entraineur ne le fait pas assez travailler à l’entrainement.
 
Pour la sortie de votre DVD, quatre champions du monde sont venu vous rendre hommage. Pourquoi ce sont ils déplacés pour un « simple formateur » ?
On en revient encore à ce que je disais. La confiance du joueur. Dugarry avait dit à propos de moi « Quand on avait mal à un pied, il nous disait de venir sur le terrain pour travailler avec l’autre », et c’est exactement ça, je l’ai appris avec le Yougo, mettre en confiance le joueur et le faire tout le temps travailler.
 
Dans le football on dit souvent que le mental c’est 60 à 80% dans la forme d’un joueur.
Je n’aime pas donner de pourcentage. Mais pour moi c’est indissociable. Après il y a encore des critères qui rentrent en jeu, comme la détermination, l’assiduité. Mais encore une fois, l’entraineur ou le formateur doit être derrière pour mettre le joueur en confiance.
 
Il y a un entraineur qui utilise beaucoup cette façon de travailler, c’est Mourinho.
Oui, enfin je ne le connais pas personnellement mais plus je le vois faire et plus je pense que c’est ça. Et avec Elie Baup on a fait revenir un ancien joueur, Marius Tresor. Et un joueur comme ça c’est une mine d’or pour un vestiaire. Mourinho c’est pareil, quand il était à l’Inter il a fait revenir Figo, et là il prend Zidane à côté de lui. Tout ça c’est pour la psychologie des joueurs.
Voilà pour ma méthode de travail. (Il cherche une feuille sur son bureau) Là je vais partir aux États-Unis pour enseigner ma méthode, et je te cache pas que quelques clubs de ligue 1 veulent que je la leur montre.
 
C’est fou ça. Vous partez aux USA pour montrer votre méthode ?
Oui mais pas dans un grand club.
 
Votre travail commence à être reconnu.
Ça fait déjà longtemps qu’il est reconnu, des clubs du Canada viennent à Cap Girondins, pour travailler ma méthode à base de ces fameux fondamentaux.
 
Donc ce que vous aimeriez c’est que toute l’école de football des Girondins joue de la même manière, c’est à dire en passe courte, beaucoup de technique, le Barça en soit ?
Je l’espère, mais tu sais, ce n’est plus de mon ressort à partir d’un certain niveau ... Avec Ante Mladinic, nous avons prouvé par des tests que dans notre méthode, nous retrouvons très souvent les 25 gestes fondamentaux du football. Maintenant les clubs professionnels négligent ces gestes.
 
Il est vrai qu’au Haillan il n’est pas rare de voir des tennis-ballon ...
Oui, mais le tennis-ballon peut te servir pour les matches. Quand un ballon est en l’air par exemple. Tu te souviens du but de Marouane contre Marseille, quand il fait son enchainement contrôle poitrine- frappe ? Et bien durant la semaine nous l’avions travaillé. Mais ça ce n’est pas grâce à moi, c’est grâce à son talent. Je lui ai montré une manière de faire et lui se l’ait approprié.
 
En plus de cette méthode, vous parlez beaucoup aux joueurs ?
Oui, énormément. Après un match je leur dis ce qui n’a pas été, mais en restant toujours positif. Ça doit être 80% positif et 20% de correction. De cette manière le joueur est en confiance, acceptera et comprendra la critique sans douter. Un entraineur ou un éducateur ne doit jamais être la star de l’équipe. Il doit être capable de s’effacer pour le bien de l’équipe. Si tu commences à te mettre en avant t’es foutu. Il faut soustraire sa personne au travail qui est fait. Et c’est pour ça que je m’appelle Pierrot Labat et non Pierre Labat et que ma méthode je la mets entre guillemets.
 
Il y a une différence chez les jeunes Français, Canadiens ou Argentins ?
Ah oui !
 
Laquelle ?
Parles d’abord des Maghrébins, qui ont une aisance corporelle bien à eux. Ensuite l’Argentine, c’est la « grinta », c’est dans les gênes, ce sont des passionnés.
 
Les Yougoslaves également...
Eux ils n’ont plus ce style bien à eux. À mon époque on les appelait les Brésiliens. Mais maintenant ils n’ont plus cette école. Et quand tu vois que maintenant ils viennent me demander comment était Ante ( Mladinic) ...
 
 
En France le FC Nantes avait son style à lui.
À Nantes ils travaillaient beaucoup avec des planches, pour travailler la passe. Mais cette culture là c’est perdu. Pourquoi ? Ben parce que quelqu’un est arrivé et a tout changé. Au lieu de construire sur des fondations il a tout démoli pour ensuite reconstruire. C’est comme à Bordeaux, pourquoi la ville est classée machin de l’UNESCO ? Parce qu’on a su construire par dessus, et garder son authenticité.
 
Vous êtes à Bordeaux depuis que vous avez 16 ans, c’était en 1952. Pourquoi toute l’école des Girondins n’applique pas votre méthode ?
Tout simplement parce que des gens en place pensent que ma méthode ne va pas. Pleins de gens me disent, « Pourquoi on ne reprend pas ta méthode ? », je leur dit que j’admets qu’il y en aient d’autres. Tu sais j’aurais pu monter une académie, mais j’ai ce côté affectif avec Bordeaux. Et je suis persuadé que lorsque je partirai des personnes reprendront ma méthode. Persuadé.
 
Vous devez admirer Barcelone n’est ce pas ?
Bien sûr ! Mais cette école du Barça, ça vient de Johan Cruyff. D’ailleurs l’autre jour j’ai entendu dire qu’à l’Ajax ils ont recommencé le travail avec le mur. Moi à Bordeaux j’ai demandé un mur, mais ils me l’ont fait trop bas.
 
On dit souvent que les jeunes sont des « petits cons »...
Non, il y a toujours eu des « petits cons », il faut savoir être tolérant avec eux, leur parler, leur montrer par des exemples passés, qu’ ils ont tort.
 
Vous ne réprimez pas ?
La seule chose que je leur demande c’est le respect du club. Sans lui ils ne sont plus rien. Il leur permet de suivre les études, il les rémunère et les fait bosser dans des conditions exceptionnelles. Je leur demande donc 2 choses : le respect du club et de l’homme. Qu’un jeune ne vienne pas me critiquer en public, car je le mettrai plus bas que terre. Bien sûr on peut s’expliquer à deux mais jamais en public.
 
Il y a des joueurs qui vous on inspirés ?
Le talent m’inspire. Quand j’avais Zizou à seulement 20 ans, je lui demandé de montrer les gestes aux autres. Une fois j’étais au Cameroun dans une académie, et parmi 40 gamins de 15-16 ans j’en ai vu 2 qui sortaient du lot. Je les ai mis en avant. Et l’un d’eux était Eric Djemba-Djemba ! Il me remercie encore aujourd’hui. Si je dois m’attribuer une qualité, c’est bien ça, j’arrive à voir un joueur qui sort du lot, de part sa gestuelle et son aisance technique.
 
Vous faites souvent des missions à l’étranger pour le club ?
J’en ai fait pendant des années. Je suis par exemple allé chercher Kaba Diawara à Toulon ou Ulrich Ramé à Angers. Et une fois qu’ils signaient au club je leur donnais ce que j’avais écrit sur eux. Toujours pour les mettre en confiance.
 
Quelle est la priorité pour les jeunes joueurs ? Car aujourd’hui même très jeunes ils travaillent le physique.
Oui c’est vrai. Mais c’est en train de changer.
 
Grâce au Barça ?
Pas seulement, je dirais plutôt grâce à des gens comme moi. Depuis que Duga, Liza et Zizou se sont déplacés pour la sortie de mon DVD, les gens ont changés de regard sur moi.
 
Il y a des personnes comme vous dans d’autres clubs ?
Tu sais, peu des gens ont eu la chance de rencontrer la bible du football. Je suis un chanceux d’avoir croisé la route d’Ante Mladinic. Après il y a aussi ceux qui ont croisés Cruyff.
 
D’où l’envie d’un DVD, pour montrer à tous ceux qui n’ont pas eu la chance de croiser ces personnes là, leur méthode de travail.
Oui, mais tu sais, il n’y a pas longtemps j’ai compris ce qu’avais Ante de plus par rapport aux autres. J’ai mis 2O ans pour comprendre qu’il avait une cette manière de mettre en confiance le joueur tout en restant strict. Il ne cachait jamais au joueur son talent. Il n’hésitait pas à dire au joueur ses qualités. Certains disent, « Il ne faut pas lui dire, sinon il va prendre la grosse tête », mais non, il ne faut pas hésiter sinon le joueur te prendra pour un con !
 
Il y a des joueurs très talentueux qui étaient avec vous, et qui n’ont pas percés ?
Moi je ne suis pas Paolo Maldini. L’article que j’ai lu sur Gourcuff est tordu. Je me demande si ce n’est pas un coup des journalistes. Tellement tordu que je n’ai pas envoyé de message à Yoann.
Bon ça c’est le premier point, parce que je l’ai côtoyé de très prés. Et pour moi c’est un gars méconnu. Je dirais que sur certains côtés c’est une mine d’or, ce que j’appelle « l’être exceptionnel » à qui tu dois donner tout car il te le rendra beaucoup. Et pour revenir aux exemples, je t’en donnerai deux, Duga et Liza. Je les ai défendus car certaines personnes ne croyaient pas en eux. Et au contraire j’ai défendu des joueurs que des entraineurs ont flingué par la suite !
 
Comment fait-on pour « flinguer » un joueur ?
Tu ne lui fais pas confiance, un coup tu le mets titulaire un autre coup remplacant. C’est ce genre de choses qui fait qu’un joueur perd confiance et perd de ce fait ses capacités. Je ne te dis pas tout ce que j’entendais sur Zidane quand il est arrivé à Bordeaux. Impressionnant !
 
Pour finir, Pierrot Labat, vous disiez tout à l’heure, que d’autres clubs de ligue 1 vous voulaient. Rassurez-nous, vous n’allez pas quitter Bordeaux ?
Je ne quitterai jamais Bordeaux. Je leur dois tout.
comments powered by Disqus